
« Expertiser n’est pas soigner » : tel était le thème choisi par le Printemps de la psychiatrie pour sa journée de débats et de combats qui se tenait ce 28 mars à la Bourse du travail à Paris.
Un thème à la fois joli mais aussi pertinent à l’heure où les centres experts en santé mentale se multiplient sous l’égide de la fondation Fondamental dont on connaît la stratégie : prévenir précocement, diagnostiquer au plus vite, et proposer ensuite de traiter le trouble comme une maladie classique. Des centres qui reçoivent beaucoup de moyens et sont devenus la priorité des autorités sanitaires qui ont même le souhait de leur donner une existence légale.
Le lieu de la bataille est donc là. C’est sus à la folie du diagnostic, du rangement, de l’étiquetage, du protocole, du tout médicament, bref, de tout ce qui met à mal à la singularité individuelle des pathologies mentales. Pour le Printemps de la psychiatrie – regroupement de collectifs de mobilisation, d’associations qui préconisent une psychiatrie humaniste, de liens et de paroles –, l’adversaire est ainsi clairement identifié. Dès lors, que pouvait-on attendre de cette journée à un moment où le combat ne semble pas gagner, tant l’air du temps leur est défavorable ?
Quel horizon ?
De fait, cette journée a été une bonne surprise. En tout cas, se révélant moins désespérante que l’on aurait pu le redouter. D’abord par une belle affluence. La mobilisation a été au rendez-vous : beaucoup de jeunes soignants, des patients en nombre, et un réel plaisir d’être là. Point noir : un défilé d’interventions (plus de 30), avec des propos sans surprise, répétitifs, affirmant inlassablement que c’est la faute au capitalisme, à la mainmise des neurosciences, que l’IA ne vise qu’à faire des économies, que le diagnostic est la perte de toute singularité, qu’il faut défendre le secteur psychiatrique, que le psychisme est essentiel, qu’il vaut mieux être bien soigné que mal guéri, etc. Discours et analyses convenus sur le tout néolibéral, jeux de mots à la Lacan, et surtout est apparu en arrière-fond un manque de perspectives. Personne pour incarner et porter les enjeux du présents, aucun souffle pour dessiner un horizon.
Et pourtant, cela bouge. Beaucoup de jeunes professionnel.les, des internes en psychiatrie qui dénoncent l’obligation d’effectuer la majeure partie de leur formation de psychiatres dans les CHU – les formatant souvent à une psychiatrie médicamenteuse et délaissant les secteurs –, et une diversité de soignants – pas seulement psychiatres – sont intervenus. Ainsi qu’une part importante de « paroles à la salle », notamment de personnes se présentant comme des patients, satisfaites de leurs soins humains, de la qualité de leur accueil, ou dénonçant la manière dont elles sont infantilisées dans certains services. Et les gens se sont écoutés, contents d’être ensemble, tolérants aussi. Et lorsqu’un « patient » a raconté que le retour de malades de leur passage dans les centres experts étaient plutôt « positifs », nul ne l’a sifflé, il a été applaudi comme tous les autres. « Au-delà du soin, nous voulons travailler à des accompagnements alternatifs, nouer des liens équilibrés avec les différentes associations, nous voulons multiplier les lieux qui cultivent le sens de l’hospitalité », était-il écrit dans le programme.
Et cela a été visible. Tous ont été loin des guerres d’hier, tous ouverts à toutes les prises en charge, qu’elles soient comportementales, biologiques, sociales ou psycho-dynamiques.
Et quid des nouvelles technologies, pathologies, souffrances ?
Serait-ce enfin fini de ce combat frontal contre les psychanalystes ? Si c’est bien le cas, ce serait plutôt une bonne nouvelle – et l’on ne peut dès lors que s’étonner du récent discours d’exclusion de la Haute Autorité de santé concernant la psychanalyse dans la prise en charge des troubles de l’autisme. Bref, lors de ce meeting, cela a respiré.
Mais après ? Cela suffit-il ? À entendre les témoignages d’équipes, de collectifs, tels ceux de la Fondation Vallée, du centre d’accueil et de crise Amado à Paris, mais aussi de l’équipe de soignants de Millau, il y a urgence, avec un grignotage de ce qui a été bâti. Des lieux sans psychiatre dans le service, d’autres qui ne tournent que grâce aux praticiens venus d’ailleurs et qui attendent leur autorisation d’exercer, mal rémunérés… Une situation de la psychiatrie sombre, mais surtout qui enferme les acteurs dans ce discours défensif, dérapant parfois sur une tonalité anti-science. Sont laissés de côté les bouleversements actuels, comme le numérique, mais aussi les nouvelles pathologies, les nouvelles addictions, et les nouvelles souffrances.
Le projet de ce meeting était donc de rassembler et de mobiliser contre le risque d’une loi inscrivant les « centres experts » comme seule référence. Objectif atteint. Mais résister entre soi avec les mots d’hier ne suffit peut-être pas pour construire un avenir.
Éric Favereau et Paul Machto