
Alors que le premier tour des élections municipales vient de s’achever avec des enseignements pour le moins incertains, quelques jours auparavant, le 10 mars, à l’initiative de VIF, nous étions une petite quarantaine de personnes pour entendre et débattre autour de la question : « Municipales, est-ce bon pour la santé ? »
Drôle de question en effet ! Tout le monde parle de la santé comme d’une priorité publique, les sondages le soulignent, et l’on n’arrête pas de répéter que l’échelon municipal est essentiel pour répondre aux enjeux sanitaires. Mais qu’en est-il dans les faits ? Lors de cette table ronde, étaient présents pour en débattre Luc Ginot, longtemps directeur de la santé publique à l’Agence régionale de santé (ARS) d’Île-de-France ; Mohad Djouab, médecin généraliste et directeur-adjoint à la mairie de Saint-Ouen, en charge des questions de santé ; Catherine Simonin, en charge du plaidoyer à la Ligue nationale contre le cancer et vice-présidente de France Assos Santé ; Véronique Latour, maire-adjointe à Croissy-sur-Seine et vice-présidente de Santé, territoires. Et Éric Pliez, maire du XXe arrondissement de Paris.
L’effet Covid
Premier constat, il y a six ans, au moment même où l’on votait déjà pour les dernières municipales, débutait alors le premier confinement Covid. Tous les participants l’ont noté. Ce fut un basculement. « Le coronavirus a été un accélérateur inattendu pour mettre les municipalités dans le coup, changeant les perceptions et les priorités », a raconté Véronique Latour. « Avec l’épidémie, on est vraiment entré dans une territorialisation de la santé. Les municipalités ont été appelé à l’aide. Car la santé n’est pas une compétence de droit, mais elle est devenue une compétence de fait, et cela, depuis, ne fait que s’amplifier. » Ce que confirme le maire du XXe arrondissement de Paris ; l’État se trouvant fort démuni a appelé à l’aide ceux qui étaient en première ligne, les maires donc.
Et cela s’est donc poursuivi depuis.
L’accès aux soins
« L’autre grand sujet où nous, élus, avons été très sollicités est bien sûr l’accès aux soins », a noté Véronique Latour. Et les fameux déserts médicaux. À Paris, comme à Saint-Ouen, comme dans toute l’Île-de-France, ce sujet s’est imposé. « En arrivant, il a fallu trouver des solutions pour des centres de santé qui n’allaient pas bien du tout, ils perdaient beaucoup d’argent », a raconté Éric Pliez, argumentant, ainsi : « Les centres de santé ont souvent des patients qui ne vont pas bien. Ils prennent du temps, mais ce n’est pas rétribué en proportion. » Dans le XXe arrondissement de Paris, il a rappelé que « 18% des personnes sont en ALD (affection de longue durée), alors que ce taux est plutôt de 10,3 ailleurs ». Quant à la présence de médecins spécialistes, il y en a cinq fois moins dans cet arrondissement que dans tout Paris. L’ancien directeur de la santé publique de l’ARS a insisté, rappelant des données générales : « Il y a une douzaine d’années d’espérance de vie en plus quand on habite le XVIe arrondissement de Paris plutôt qu’à Jouarre en Seine-et-Marne. À Jouarre (petite commune rurale de 4 437 habitants), l’écart est pire encore pour les femmes, qui vivent en moyenne 79,4 ans, contre 92,2 ans en moyenne au Plessis-Trévise dans le Val-de-Marne, soit presque 13 ans de plus. »
On le sait, il y a des inégalités de santé impressionnantes qui trouvent leurs explications dans une foule de critères. Mais comment y répondre ? Luc Ginot note une véritable concurrence entre villes pour faire venir des médecins dans leur lutte contre les déserts médicaux. Et dans ce combat-là, ce sont toujours les mêmes communes qui gagnent, les médecins préférant aller dans une agglomération bien dotée que dans un endroit pauvre et déshérité.
Que demandent les citoyens ? « Que l’on fasse vivre les centres de santé. Ils demandant que l’on maintienne une offre en secteur 1 », a répondu Éric Pliez. À Saint-Ouen, ville bien démunie de Seine-Saint-Denis, la question est là aussi centrale : l’accès aux soins. Et l’offre y est paradoxale. Saint-Ouen est le lieu où va s ’installer le tout nouvel hôpital de l’Assistance publique de Paris, regroupant les deux établissements de Bichat et de Clichy qui ferment. Un lieu resplendissant de modernité, à la pointe du progrès médical, mais pour Mohad Djouab, que va-t-il se passer ? : « Aujourd’hui, bon nombre de patients nécessitent d’être hospitalisés pour des pathologies chroniques, parce qu’ils n’ont pas suffisamment eu accès aux soins en ville, faute de médecins spécialistes. L’hôpital du futur va sortir des murs, il va être magnifique, mais comment s’articuler avec l’offre de ville ? En ville, il n’y a aucun spécialiste. »
À la santé et à la prévention
Accès aux soins mais aussi accès à la santé, à la prévention. « Il faut faire la différence entre santé et soins ; nous sommes dans un pays producteur de soins, la prévention étant peu privilégiée », a rappelé Véronique Latour. Et ce déséquilibre n’est pas sans conséquence. Catherine Fromentin a répété que « la Ligue contre le cancer avait appeler les maires et les candidats à s’engager davantage dans la prévention des cancers dits “évitables” », des cancers liés au mode de vie et/ou à l’environnement. « 170 000 nouveaux cancers, sur les 430 000 diagnostiqués en 2023 peuvent être prévenus. Ils relèvent d’une responsabilité collective. Car les choix individuels s’exercent toujours dans un environnement donné et imposé. » Agir ainsi sur le logement, l’environnement, la pollution, l’accès à une alimentation saine, etc.
Au final, le thème de la santé aux municipales pourrait ainsi apparaitre consensuel : comment ne pas être d’accord sur l’accès aux soins, ou sur des objectifs généraux de santé publique ? Or, comme l’a expliqué Mohab Djouab, il y a aussi des choix politiques à faire, comme sur le type de rémunération des médecins – payer à l’acte ou pas –, sur les lieux d’installation, mais aussi sur des points précis de santé publique. Et sur ces problématiques, les débats restent, là, bien discrets.
VIF