La psychanalyse, version politiquement correcte

À propos du livre de Florent Gabarron-Garcia

Le grand cheval des fous de Trieste

Freud, Wilhem Reich, Marie Langer, Tosquelles, Oury, Fanon, Guattari et quelques psy d’Heidelberg composent le panthéon de Gabarron-Garcia ; ils auraient écrit tour à tour, et parfois pour certains par intermittence, l’histoire d’une psychanalyse non-neutre, engagée politiquement aux côtés des dominés, des prolétaires aux colonisés. À lire l’auteur de ce petit essai qui traverse à grandes enjambées presque un siècle (de 1917 à 1975) et la planète entière – on part de Vienne pour aller aux États-Unis, en Argentine, sur le plateau de l’Aubrac et à La Borde en France, et arriver en Allemagne –, une histoire de la psychanalyse serait tue parce que progressiste et révolutionnaire. « La psychanalyse étant devenue, pour une large part, profondément et ouvertement réactionnaire », ce silence serait en grande partie responsable du marasme actuel. Il faudrait donc retourner aux sources et notamment à 1917, quand Freud manifesta un intérêt pour la Révolution russe et fit part d’une forme d’adhésion au courant révolutionnaire.
L’histoire populaire que propose l’auteur est très loin de la proposition de l’historien Howard Zinn, théoricien de la notion – il s’agissait, dans son Histoire populaire des États-Unis, de travailler à une histoire produite à partir du récit des vaincus (les peuples autochtones, les esclaves, les ouvriers de l’automobile, les migrants latinos…). Celle que nous livre Gabarron-Garcia une généalogie de psychiatres (majoritairement des hommes) qui auraient eu un comportement politiquement « acceptable » au regard de la grille de lecture actuelle de la « gauche radicale ». C’est d’autant plus dommage qu’il y a là un véritable sujet et la figure de Marie Langer, cette jeune juive viennoise devenue psychiatre, qui rejoint les Brigades internationale en Catalogne, avant de devoir s’exiler en Uruguay puis en Argentine, est passionnante. On aurait préféré à des pétitions de principes plus de détails sur la manière dont, en Argentine, sous le régime de Peron, elle met en silence son militantisme pour se consacrer seulement à son activité de psychanalyse. Puis comment l’histoire la rattrape, et Marie Langer d’être l’une des figures de la Plateforma Argentina, moment semble-t-il essentiel au tournant des années 1960-70 dans l’histoire analytique et politique de ce pays.
Cette manière d’écrire l’histoire n’est pas seulement énervante, elle est désastreuse car elle ne tient jamais compte des personnes concernées par ces théorisations successives et alimente en outre une manière d’écrire l’histoire en fiche, avec ses bons et ses mauvais, ses traîtres (Ernest Jones), portant aux nues, non sans nostalgie, une poignée choisie d’acteurs et ne tenant ni compte du contexte culturel et social ni de la dimension collective des initiatives que chacune de ces « figures » menèrent. L’absence des Italiens Franco et Franca Basaglia dans l’essai en est la preuve, tant à Trieste psychiatres et asilés œuvrèrent ensemble pour inventer un autre rapport à la fragilité psychique. La loi 180 adoptée par le parlement italien en 1978, qui marqua un tournant dans les politiques de santé mentale en Italie – plaidant pour la fermeture des asiles psychiatriques – fut une coconstruction. Marco Cavallo, le grand cheval en papier mâché que firent sortir ensemble, soignants et patients, à la fin des années 1970 de l ‘hôpital de San Giovanni n’était pas rouge mais bleu.

Histoire populaire de la psychanalyse
Florent Gabarron-Garcia
La Fabrique (2021)