
2025 avait été décrétée l’année de la « Grande cause nationale santé mentale » par le Premier ministre Michel Barnier, puis par son successeur Sébastien Lecornu. Ayant longtemps dirigé un hôpital psychiatrique, en l’occurrence l’EPSM de Vendée, voici un bilan à mi-chemin – certes de façon un rien administrative –, alors que ladite grande cause est prolongée d’un an.
Les objectifs fixés par le gouvernement avaient été posés autour de quatre grands axes : déstigmatiser les troubles psychiques, développer la prévention en santé mentale et le repérage précoce des troubles psychiatriques (notamment chez les jeunes dans les écoles et universités, mais aussi au sein de tous publics dans les services publics et entreprises), améliorer l’accès aux soins partout sur le territoire, et mieux accompagner les personnes dans leur vie quotidienne (emploi, logement, scolarité, vie sociale), en articulant santé, social et médicosocial. Chaque ministère devait par ailleurs décliner ces axes dans une feuille de route. L’ambition n’était donc pas seulement sanitaire, mais bien interministérielle et sociétale en cohérence avec une approche de type « Une seule santé ».
Des réalisations bien insuffisantes
En termes de réalisations, l’année 2025 a été marquée par une mobilisation symbolique, mais avec des impacts très hétérogènes sur le terrain.
Une grande campagne nationale « Parlons santé mentale ! » a été lancée, avec un calendrier d’événements, des messages grand public et un accès facilité à des ressources d’aide, pour ancrer l’idée que « la santé mentale est l’affaire de tous ». Plus de 3 000 événements et environ 900 actions labellisées ont été organisés en France (conférences, ateliers, forums, actions dans les écoles, entreprises, collectivités), mobilisant associations, professionnels et élus locaux.
Sur le plan des dispositifs, le gouvernement a d’abord mis en avant un travail sur le renforcement des maisons des adolescents (MDA) – environ 125 actuellement – afin d’améliorer l’accueil et l’orientation des jeunes. Mais aussi un plan visant à mieux repérer et soigner les troubles psychiques et à rendre la psychiatrie publique plus attractive, encore jugé largement insuffisant par de nombreux soignants.

Des progrès pour les patients, familles et aidants eux aussi insuffisants
Les avancées sont surtout visibles en matière de visibilité, d’information et de mobilisation collective, davantage que dans une transformation profonde de l’offre de soins et dans une réelle évolution du regard de la société.
Pour les aidants et proches, la reconnaissance politique et sociétale de la charge psychique et sociale de la maladie mentale représente un pas important. Toutefois, le ressenti sur le terrain reste marqué par un décalage entre les discours et la réalité des délais de prise en charge en dehors du circuit encombré des urgences psychiatriques, de la pénurie et de l’insuffisance du nombre de professionnels médicaux et infirmiers, tant à l’hôpital qu’en ville, et des difficultés de coordination des parcours entre la ville et l’hôpital et entre le sanitaire et le médico-social.
Des ambitions limitées
Les limites tiennent principalement à la lenteur des changements structurels et à l’insuffisance des moyens, comme le dénoncent depuis plusieurs années déjà les professionnels, qui considèrent que les plans successifs du gouvernement ne répondent toujours pas à l’ampleur de la crise de la psychiatrie publique (seule garante du service public, de l’accessibilité de tous aux soins) : manque de lits (du fait d’une diminution continue du capacitaire des établissements, accentuée par les phénomènes conjugués d’absentéisme et de postes vacants), pénurie de psychiatres et de pédopsychiatres, tension sur le recrutement des infirmiers et de certains personnels spécialisés (comme les orthophonistes) dans le public, conditions de travail dégradées des personnels en place du fait à la fois du manque de personnel et de la montée des situations de violence dans les unités d’hospitalisation, allongement des délais de rendez-vous dans les structures ambulatoires (comme les centres médicopsychologiques, CMP, qui sont en difficulté pour assurer leur rôle de portes d’entrée en psychiatrie) et retards de prise en charge, en particulier pour les adolescents et jeunes adultes.
Les actions de 2025 ont été perçues comme importantes sur le plan de la communication et de la sensibilisation, mais « pas assez rapides » face à la gravité des situations sur le territoire, avec un sentiment de « retard » sur la santé mentale des jeunes notamment (mais pas seulement).
De grandes inégalités sur les parcours patients
L’accès aux psychiatres et aux psychologues reste inégal, notamment dans les zones sous-dotées, et les dispositifs de remboursement ou d’orientation ne couvrent pas tous les besoins ni toutes les durées de suivi.
Les mesures de repérage précoce et d’élargissement de dispositifs comme « Mon soutien psy » ne répondent qu’à une partie des besoins, notamment dans les zones rurales et les déserts psychiatriques où l’offre reste rare.
L’accompagnement social (logement, insertion professionnelle, lutte contre la précarité) reste encore morcelé, malgré l’affirmation d’un objectif affiché d’un accompagnement global.
En conclusion, il semble bien que la montagne ait accouché d’une souris. Les pouvoirs publics n’ont, à ce stade, publié qu’un bilan chiffré très partiel de l’année 2025 : certains ordres de grandeur sont disponibles (volumes d’actions, population concernée, poids financier global de la santé mentale), mais il n’existe pas encore de tableau consolidé et détaillé, par mesure, qui couvre l’ensemble de la Grande cause nationale santé mentale.
Il n’y a pas encore de bilan national public, détaillant par exemple : le nombre de consultations supplémentaires, la réduction des délais d’accès, le nombre de professionnels formés, ou les montants exacts engagés par mesure en 2025.

Et après ?
La reconduction de la santé mentale comme grande cause nationale en 2026 s’accompagne d’un engagement du gouvernement à passer à des actions « plus concrètes » et plus visibles pour les Français.
Certes… Le besoin numéro 1 est de réduire les délais d’attente qui peuvent atteindre six à douze mois pour un premier rendez-vous, y compris dans des territoires où les structures existent mais ne peuvent absorber la demande. Cela concerne autant les CMP que les services hospitaliers, en dehors du circuit par les urgences et des prises en charge priorisées dans le cadre des soins sans consentement (soins psychiatriques à la demande du représentant de l’État et à la demande d’un tiers, principalement).
Le besoin qui suit immédiatement est celui de moyens humains soignants supplémentaires (psychiatres, psychologues, infirmiers, infirmiers en pratique avancée, assistants sociaux), alors que de nombreux lits ferment ou sont théoriquement ouverts mais restent inutilisables faute de personnel.
D’autres besoins sont également prioritaires : renforcer la psychiatrie de proximité – centres médico-psychologiques, équipes mobiles, dispositifs de suivi à domicile et post-urgence pour éviter les ruptures de soins et les ré-hospitalisations évitables. Mais aussi besoin spécifique en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, notamment pour les 11-25 ans, une tranche d’âge où un tiers des jeunes présente des signes de détresse psychologique modérée à sévère qui, s’ils étaient pris en charge à temps, éviteraient bien des complications et chronicisations. Enfin, besoin de rendre les carrières en psychiatrie plus attractives (conditions de travail, rémunérations, formation, reconnaissance) pour enrayer la désaffection des professionnels.
Le défi majeur est de passer de la proclamation de la santé mentale comme grande cause à une transformation réelle de l’organisation : articulation sanitaire-social-médicosocial, implication des collectivités, coordination autour des situations complexes. Les réalisations de 2026 dépendront de la capacité à traduire ces orientations en postes, en temps soignant et en réouverture de capacités d’accueil dans la psychiatrie publique.
Pascal Forcioli