
Une des questions qui taraude notre approche viVIFiante réside dans les paroles des premiers intéressés et l’attention que la société peut leur accorder… à savoir celles des Vieux, des Inégaux et des Fous. Pouvons-nous retenir de 2025 une émergence nouvelle en la matière ?
Si nous avons été interrogatifs sur les bienfaits procurés par la désignation de la santé mentale comme grande cause nationale, force est de constater que « la santé mentale » a quand même occupé le devant d’une certaine scène médiatique. Cependant, le flou autour de cette notion a occulté l’essentiel de la situation des soins psychiatriques en France. Depuis quelques années déjà, est dénoncé comment ce nuage de la « santé mentale » est mis en avant pour masquer le délaissement, le délitement de la psychiatrie. En juin, un éphémère ministre de la Santé avait annoncé un grand plan pour la psychiatrie, en prévenant qu’aucun budget supplémentaire n’était prévu.
Effet d’annonce, tout comme cette grande cause nationale fut une belle opération de communication, à tel point que cette année 2026 est lancée comme une nouvelle année de grande cause nationale. Bis repetita placent ! De façon anecdotique mais signifiante, j’ai remarqué que Le Monde avait publié au début janvier 2025 une grande enquête en trois volets, « La psychiatrie publique en France, un système à bout de souffle », sur les soins sans consentement. À la toute fin décembre, une autre enquête titrait «La prison, le nouvel « asile » au bord de l’implosion ». Du système hospitalier au bord du gouffre à la prison comme nouvel asile, on touche là l’étendue du marasme psychiatrique.
À VIF, nous nous sommes saisis de la question de l’isolement et de la contention. Plusieurs rencontres ont permis de mettre au centre des interrogations ces pratiques qui sont de plus en plus contestées. Comme trop souvent, nous n’avons pas pu entendre les paroles et le vécu des intéressés, celles et ceux qui ont eu à subir de telles dérives. Un autre aspect est l’importance, depuis quelques temps, donnée à la notion de diagnostic en psychiatrie. Érigé en dogme scientifique par certains, qui à la fin du XXe siècle chantaient déjà les promesses des avancées des neurosciences, les mêmes, devant la pauvreté des résultats obtenus, s’appuient désormais sur les attentes et les espoirs des patients et de leurs proches pour pousser la psychiatrie à copier la démarche médicale.
Il fut un temps où l’on s’insurgeait contre ce qu’on appelait les étiquettes. On dénonçait alors l’enfermement dans des cases diagnostiques. Au cours de cette année, un journaliste connu a mis en avant le fait qu’un professeur de l’hôpital Sainte-Anne avait pu le qualifier, enfin, de bipolaire de type 2 ou 3 ou plus…12. Il en a été rassuré, a-t-il écrit. Il savait ce qu’il AVAIT, après des années d’errance à rencontrer des psychiatres. Souvent, des parents se déclarent, eux aussi, rassurés de savoir que leur enfant est diagnostiqué autiste, ou plus exactement atteint de troubles du spectre autistique. D’autres personnes, se coulant dans l’air du temps, optent aussi pour la sortie de la psychiatrie en se déclarant neurodivers, et des associations se sont ainsi créées : une association pour les bipolaires, une autre pour les schizo, une autre pour les neurodéveloppements…
Pourquoi pas ? Mais cette quête du diagnostic permet surtout l’ouverture d’un nouveau marché : celui des centres experts. Des centres experts, par trop liés à l’industrie pharmaceutique. J’ai été confronté à une expérience pratique pour un jeune homme. Je le recevais une fois par semaine depuis plusieurs mois. Il ne manquait aucune séance. Ses parents, que j’avais reçus quelques fois, insistèrent pour qu’il consulte dans un centre expert pour la schizophrénie ; sans surprise, il fut déclaré schizophrène ! Cela ne fit pas diminuer, pour autant, ses difficultés à s’inscrire dans le monde social, ni à travailler, mais voilà, il tenait à ses séances hebdomadaires de thérapie. Il disait que cela l’aidait beaucoup dans les relations qu’il parvenait à établir en fréquentant un groupe d’entraide mutuelle, cela l’aidait à faire de la peinture et à discuter avec d’autres personnes fréquentant le groupe. Il avait un traitement neuroleptique plutôt modéré qui le stabilisait bien. Le psychiatre expert du centre expert pour schizophrènes, outre son diagnostic, avait proposé de tripler sa dose de neuroleptique. Il n’y avait aucune justification clinique, pas de délire envahissant, pas d’agitation. Non, c’était la « conduite à tenir » : un schizophrène doit prendre tant de milligrammes par jour de neuroleptique. Peu importait son vécu, sa relative adaptation sociale.
Telle est la psychiatrie qui se dit moderne et scientifique. Bien sûr, toute personne en souffrance psychique est souvent soucieuse de savoir ce qu’il lui arrive. Si elle vient voir un médecin qui lui dit « Je sais ce que vous avez », elle ne va pas être pour autant beaucoup plus avancée, pire, la parole risque de se refermer. La recherche de ce qui va pouvoir donner prise sur son malaise, sur son mal-être est close. Mais si elle rencontre un soignant, un « thêrapon », quelqu’un avec qui faire un bout de chemin ensemble, elle va ouvrir des pistes, et même se grandir d’une expérience ! Françoise Davoine, éminente psychanalyste qui a œuvré avec des personnes très malades psychiquement, énonçait avec beaucoup d’à-propos : « Pour la survie psychique, un thêrapon est nécessaire, comme l’appelle Homère, un second au combat à qui il est vital de parler : Patrocle pour Achille, et pour Don Quichotte, Sancho Pança. »
Bref, marcher sur les deux jambes, comme aurait dit un autre.
Paul Machto