
« Tout commence à Champigny, Madame Amado voulait son centre d’accueil. Elle le voyait comme une alternative aux urgences. Elle opposait, ainsi, à la notion d’urgence psy, la notion d’accueil », nous raconte le Dr Vincent Perdigon.
Il était alors tout jeune psychiatre. Nous étions en 1977, Ginette Amado venait d’être nommée à la tête du nouvel établissement de la Queue-en-Brie en Val de Marne, ayant en particulier la charge d’un secteur autour de la ville de Champigny. « J’ai été la voir, poursuit Vincent Perdigon, le centre s’est ouvert un an plus tard, en 1978. Elle avait une image militante, très engagée, élève de Georges Daumezon. C’était une personnalité ; pour être médecin-chef, il faut être un peu parano, il faut de la volonté, de la passion. Et elle a créé ce centre contre la direction, ce premier centre d’accueil et de crise en France, avec 4 lits. »
L’accueil donc, plutôt que l’urgence. L’idée peut paraître anodine, elle est pourtant essentielle quand on voit aujourd’hui l’inhospitalité de bien des services d’urgences. Accueillir comme accueillir toute détresse. Écouter, entendre, faire de la place, sans juger, simplement ouvrir de l’espace avant de poser le moindre diagnostic, un diagnostic qui viendra bien assez tôt. C’était l’idée saugrenue, mais magnifique, de cette femme psychiatre atypique. Bien sûr, il fallait pour cela ouvrir les portes, casser des murs, s’occuper des malades hospitalisés depuis des années sans trop savoir pourquoi.
« La fonction d’accueil, c’est de travailler la première situation dramatique que va rencontrer une personne en frappant à la porte de la psychiatrie. C’est important car c’est ce qui va déterminer son lien avec la psychiatrie. C’est long, c’est complexe », raconte le Dr Perdigon. « Car ce n’est pas simplement attendre, mais c’est être aussi actif. L’accueil, comment dire ?, c’est reconnaître l’autre, même si l’autre délire complétement. On est là, la porte est ouverte, vous pouvez vous assoir ou repartir, on peut se revoir. » Et ajoute ce psychiatre, « j’ai des patents qui sont revenus, et cela fait cinquante ans que je les vois. »
Éviter l’hospitalisation quand c’était possible
Tel était le projet initial. On le devine, cela ne fut ni simple, ni improvisé. Mais cela surtout cela ne se décrétait pas, car cela supposait un investissement, voire un engagement réel de tout le personnel. « C’était du boulot, beaucoup, tout le temps. On était présent tout le temps, 24 h sur 24, dans le centre, mais aussi à l’hôpital, ou chez le patient, ou avec sa famille. »
Yves Gigou, alors tout jeune infirmier dans ce centre, raconte dans son livre : « Il s’agissait de proposer un lieu d’accueil permanent, le jour et la nuit. On rigolait en disant que c’était France Inter (dont le slogan était à l’époque « 24 heures sur 24 »), sauf que là, les rôles étaient inversés. C’est nous qui écoutions, et ouverts à tous ceux qui, dans la ville, avaient besoin d’être aidés. Ils étaient reçus par un infirmier et un médecin qui prenaient alors le temps de les écouter, de les tranquilliser, d’évaluer leur trouble afin de leur proposer une orientation : leur domicile lorsque la crise était surmontée, le CMP ou l’hôpital de jour, rarement l’hospitalisation. »

C’était l’objectif : éviter l’hospitalisation à chaque fois que c’était possible. « Mais cela pouvait arriver, et nous disposions pour cela de quelques lits. Nous bossions avec la mairie, on avait des articles dans le bulletin municipal, les pompiers, la police, les associations, afin que les gens aient le réflexe de nous appeler au lieu d’aller aux urgences. C’était une façon de « rapprocher la psychiatrie de la cité », comme l’avait théorisé Lucien Bonnafé. » Et Yves Gigou d’avoir cette jolie formule : « Le centre était en fait comme un port pour ceux qui étaient à la dérive ; je me souviens de la comédienne Zouk qui m’avait confié, plus tard, avoir fréquenté le centre de Madame Amado à Paris, et qui m’avait dit “La nuit, il n’y a rien d’ouvert sauf les églises”. »
Et cela marche. Et même très bien, non sans heurts néanmoins. « On n’était pas trop acceptés par les autres secteurs, car il avait fallu fermer une unité d’hospitalisation », se souvient le Dr Perdigon. « Les autres secteurs ne voulaient pas s’engager à ce point, c’est un peu tout le problème de la psychiatrie », lâche-t-il encore. « Madame Adamo nous a donné un outil de travail, avec toute une série de structures, sur lesquelles on pouvait s’appuyer, et tout se complétait. »
1980-1981, Ginette Amado a-t-elle le sentiment d’être un rien exilée en Seine-et-Marne ? En tout cas, elle, la Parisienne, souhaite rentrer sur Paris, et travailler dans le cœur de la psychiatrie, à l’hôpital Sainte-Anne. Elle postule pour ce que l’on appelle le CPOA (centre psychiatrique d’orientation et d’accueil) qui reçoit toutes les urgences de Paris et d’Île-de-France. Refus. Mais elle est nommée à Sainte-Anne à la tête d’un secteur qui regroupe le VIe puis le Ve arrondissement de Paris. C’est un autre univers, un lieu plutôt chic en plein centre de la capitale.
Un bulldozer qu’on respectait ou redoutait
Mais pour Ginette Amado, cela ne fait aucun doute, ce qu’elle a mis en place à Champigny, elle va et veut le mettre en place à Sainte-Anne. « L’arrivée à Sainte-Anne n’est pas simple », raconte le Dr Jean-François Kéravel, qui la suit de Champigny. « Elle doit faire le tour des équipes, convaincre, se présenter. Elle avait sa réputation, un certain nombre de pontes de la psychiatrie se méfiaient d’elle. » Dès la première réunion, raconte-t-il, « quand elle se présente à tout le service réuni, elle propose la création de ce Centre. Elle semble aussi déterminée que sur les principes énoncés sur le non-recours à la contention. Pourtant, une voix s’élève, une psychologue : “Un accueil, c’est banal, il y en a dans toutes les gares” »…
Cette psychologue ne savait manifestement pas à qui elle avait à faire. Car en face, c’est un bulldozer. Ginette Amado a des idées claires. Son centre d’accueil et de crise (CAC), elle ne veut pas l’ouvrir dans l’enceinte de l’hôpital – car trop stigmatisant. Par chance, le père d’un des patients de son secteur est questeur au Sénat, et par son entregent, il lui est prêté « gratuitement » des locaux, rue Garancière, aux pieds de la sage assemblée.
Ce sera l’ouverture du CAC Garancière, juste à côté du Sénat et presqu’accolé à la majestueuse église Saint-Sulpice. Et cela fonctionne tout de suite. L’expérience accumulée à Champigny y est sûrement pour quelque chose. Le lieu est ouvert, jour et nuit, n’importe qui peut y être accueilli, écouté, y rester quelques heures, voire être hospitalisé dans l’un des 6 lits. Tout repose, là encore, sur l’engagement du personnel soignant comme médical. Règle d’or, comme à Champigny : nul patient n’est attaché, ni isolé, ni contentionné, ni enfermé. L’accueil, c’est la main ouverte. « Son but était parallèlement de fermer complétement le service d’hospitalisation. On y est arrivé à un seul patient, elle était un peu provocante. Elle était dans l’action, on la respectait, ou on la redoutait. »
En 1992, Ginette Amado, atteinte par l’âge de la retraite, s’en va. En juin 2016, un an après la mort de sa fondatrice, Gérard Larcher, président du Sénat, baptise le centre d’accueil et de crise Centre Amado. « Nous nous trouvons ici en quelque sorte dans les murs du Sénat, puisque le Centre d’accueil et de crise occupe des locaux faisant partie d’un ensemble immobilier dont le Sénat et la Ville de Paris sont copropriétaires. Il constitue une structure hospitalière originale ouverte 24 h sur 24. » Puis, reprenant le tournant législatif, le président du Sénat ajoute : « L’existence d’un tel centre trouve son fondement juridique dans un arrêté du 14 mars 1986 relatif aux équipements et services de lutte contre les maladies mentales. […] Il s’inscrit dans le cadre plus général de la mise en place de structures d’accueil offrant une alternative à l’hospitalisation et permettant un suivi des patients en ville, au plus près de chez eux. Fer de lance de la psychiatrie de secteur, les centres d’accueil et de crise facilitent l’accès aux soins psychiatriques. Ils reposent sur la proximité de l’écoute des patients et de leur famille, et sur la disponibilité des soignants. Ils jouent un rôle préventif décisif et permettent de diminuer le nombre de patients hospitalisés sous contrainte. »
Ginette Amado a gagné. En tout cas, on le croit, et son centre lui survit. L’accueil, ce joli mot d’accueil, est encore au cœur de la prise en charge psychiatrique. Il y a même des circulaires ministérielles qui lui donnent un cadre légal. Mais cela sera-t-il suffisant alors que se développe puis s’impose un autre type de psychiatrie, plus technique, plus biologique, où le temps est compté, où l’urgence semble redevenir la priorité ?
Éric Favereau