En temps de guerre, mieux vaut ne pas être malade, vieux ou fou

Le Patchwork des noms de personnes victimes du sida, Kiev, le 18 mai 2014 (REUTERS/Konstantin Grishin)

C’est juste un grain de sable, une goutte d’eau dans le flot de malheurs et de catastrophes qui tombent sur l’Ukraine. C’était en novembre 2012, lors d’un voyage organisé par le Fonds mondial de lutte contre le sida. Un voyage à Kiev et Odessa pour constater la progression inquiétante du sida dans ce pays, avec une flambée de cas chez les usagers de drogues. Et c’était impressionnant. L’épidémie était là, elle augmentait partout. « C’est le seul pays au monde où les autorités n’investissent rien dans la prévention », nous disait alors Andriy Klepikov, le président d’Alliance, la plus importante association de lutte contre le sida en Ukraine. Une catastrophe. Ces dernières années, pourtant, cela avait changé, et l’Ukraine n’était plus le maillon faible européen vis-à-vis du VIH. Le sida reculait. Et des politiques de prévention pouvaient enfin être menées.

Pénurie de traitements
Aujourd’hui, il est à craindre que tout soit à recommencer. La semaine dernière, l’Onusida s’en est fortement alarmée. « Au milieu de l’offensive militaire en cours contre l’Ukraine, l’Onusida appelle à la protection du personnel de santé et à la continuité des services anti-VIH et de santé pour toutes les personnes, y compris celles vivant avec le VIH et touchées par le virus. » Ajoutant : « On estime que 250 000 personnes vivent avec le VIH en Ukraine, dont 156 000 suivent une thérapie antirétrovirale. Les personnes vivant avec le VIH en Ukraine n’ont plus que quelques semaines de thérapie antirétrovirale et leur vie est en jeu si l’accès [aux médicaments] est interrompu », déclarait la directrice de l’Onusida, Winnie Byanyima.
Cette guerre ravage tout. Y compris les progrès plus récents. « Avec l’offensive militaire en cours, les efforts et les progrès accomplis dans la riposte au VIH risquent d’être perdus, mettant encore plus de vies en danger… Le conflit militaire en cours touche tout le monde en Ukraine, mais il risque d’être particulièrement difficile pour les personnes vivant avec le VIH et les populations clés, y compris les toxicomanes, les travailleurs et travailleuses du sexe, les gays et autres hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, ainsi que les personnes transgenres. »

Malades psy menacés
Que va-t-il se passer ? Le personnel de l’Onusida reste sur le terrain en Ukraine, mais jusqu’à quand ? Et bien sûr, les séropositifs ne sont pas les seuls en danger. Que se passe-t-il, par exemple, dans les hôpitaux psychiatriques de Kiev et des autres grandes villes ? On estime à 22 000 le nombre de patients chroniques hospitalisés au long cours. Bien souvent dans ces conflits, les malades psy se retrouvent seuls, abandonnés à leur sort, sans support ni soutien. Selon Jaroslav Krawiec, un dominicain du prieuré de La Mère de Dieu, situé dans le centre de Kiev, le 26 février 2022, la situation était particulièrement difficile à l’hôpital psychiatrique de Hlevakha, une petite ville sur la route de Kiev, qui compte près de 300 patients, et où il n’est pas facile de se rendre, donc de le ravitailler. À Borodyanka, le 5 mars, les forces russes ont pris le contrôle d’un autre hôpital psychiatrique, dans cette petite ville au nord-ouest de Kiev. Le 7 mars, l’ONU notait que « les réserves d’eau et de médicaments essentiels étaient épuisées, notamment dans cet hôpital psychiatrique qui accueille des centaines de patients, dont certains nécessitent une assistance 24 heures sur 24 ». L’ONU décrivant un lieu à l’intérieur duquel 670 personnes étaient piégées, y compris des patients alités ayant de graves besoins.

Et l’on peut tirer ainsi le fil des inquiétudes. Les épidémies n’ont pas disparu avec l’invasion russe. Toujours selon l’ONU, « les réserves d’oxygène pour les patients atteints de Covid-19 et d’autres personnes sont désespérément basses », l’OMS notant de son côté que « plus de 200 établissements de santé sont désormais situés le long des lignes de conflit actives ou dans des zones de contrôle modifiées ». Faut-il rappeler le bombardement de l’hôpital pédiatrique de Marioupol, les Nations unies comptabilisant 26 hôpitaux ou établissements de santé attaqués au 11 mars par les forces russes ? « Le systéme de santé est devenu une cible », a même concédé le chef des urgences de l’Organisation Mondiale de la santé, Michael Ryan, lors d’une conférence de presse le 16 mars. Et que dire de la situation des vieux dont on ne voit que des images, épuisés, valises à la main, et sans avenir ?  Faut-il encore rappeler qu’en janvier 2021, un incendie avait entièrement brûlé une maison de retraite illégale près de Kharkiv, faisant près de 20 morts, un drame qui avait déclenché un violent débat pointant la prise en charge des personnes âgées totalement défaillante et laissée à la merci de structures privées ou illégales ? Cela n’a pas dû… s’améliorer.

Éric Favereau