Dans ma ville… il y a des boomers

Reiser dans Mathusalem

Dans ma ville, il y a eu des élections… J’ai participé aux réunions de travail du groupe de la majorité de gauche pour la préparation du projet de campagne. Le sujet du vieillissement et des personnes âgées, qu’on étudie parmi toutes les thématiques de la solidarité, m’intéressait particulièrement. De ce sujet, on a glissé immédiatement vers celui de la dépendance puis vers le poids qu’il représentera bientôt pour les villes. « On va dans le mur ! » : expression convenue et répétitive pour dire nos inquiétudes et qui s’applique particulièrement à cette question.

Les vieux, ce sont les autres

Alors qu’on pourrait voir le vieillissement comme un certain gain, gain d’années grâce aux progrès de la médecine élargissant l’espérance de vie et donc gain de mémoires, c’est la représentation de l’amnésie, de la dépendance et de la perte qui prévaut immédiatement. Au bout, la mort parfois située comme l’aboutissement d’un cycle, d’une boucle : « Avant de mourir, elle est retombée en enfance. »
Dans ce groupe de travail, les participants étaient pour beaucoup des retraités. Évoquer les « personnes âgées », c’était pour eux parler… de leurs parents, de leur dépendance, du fardeau qu’ils représentaient ou avaient représenté et de la peine qu’ils avaient. Même cette formidable militante de 88 ans, toujours bénévole organisatrice de démarches solidaires, en parlant des vieux parlait… de sa mère. Les vieux, ce sont les autres, ceux qui ne parlent plus, comme le chante Brel, notre idée de la vieillesse est contaminée par l’horreur de l’usure et de la perte d’autonomie.

Contre la peur, il y a Laure Adler et son récent ouvrage sur la vieillesse, en écho à celui de Simone de Beauvoir en son temps, et son refus d’euphémiser les termes : « Pourquoi ne nous appelle-t-on pas les vieux et les vieilles ? » plutôt que « les personnes d’un certain âge » ou « les aînés ». Mais cette Laure, pour le dire, est blond platine avec un rouge à lèvres vermillon et des lunettes noires ! Pourquoi pas ! Elle affiche son look d’éternelle impertinente, mais sans cacher son cou.
Ceux-là, les vieux et les vieilles qui parlent, ce sont les boomers, Cohn-Bendit a 80 ans, Michelle Perrot et sa copine Mona Ozouf ont 90 ans…Quant à Edgar Morin, il est hors d’âge à plus de 100 ans.
Facilement accusés d’avoir été privilégiés pour avoir vécu pendant les « trente glorieuses » sans avoir transmis, ils sont, nous sommes, ceux qui ont aussi vécu et participé aux plus grandes conquêtes sociales, secoué les représentations générationnelles, infusé le féminisme et les revendications d’égalité dans toutes les démarches solidaires et culturelles. La pétillance et la créativité de cette génération-là ne collent décidément pas avec les représentations liées aux Ehpad, à leur silence mortifère, aux chansons de Piaf et à l’accordéon…

Comment transmettre ?

Y aura-t-il en ces lieux bientôt à entendre les Doors, Janis Joplin, Dylan ou les Stones ? L’image de la vieillesse se reconnectera-t-elle un jour à celle de la rébellion et de l’impatience ? Comment finalement, quand on devient vieux parler de nous et de notre avenir, comment se tenir devant les autres, nos enfants et nos petits-enfants ? Comment transmettre ?
On lit des histoires à nos petits-enfants : il y a Petit Ours brun ou P’tit Loup ou T’choupi avec papa, maman, mamie et papi. Mamie ? Elle a des cheveux blancs coiffés en chignon, des gros chaussons et des lunettes et elle tricotte… Parfois, elle fait des confitures ou alors elle est dans son lit, mais elle fait peur au Petit Chaperon rouge parce qu’elle ressemble au loup.
Je lis des histoires mais je n’ai pas de cheveux blancs ni de chignon, j’ai des lunettes mais je ne sais pas tricoter. Le papi, lui, a des moustaches très blanches et marche toujours avec une canne. Décalage, torsion des images, représentations erronées mais sans doute utiles, voire indispensables, pour stabiliser l’idée de la différence des générations ?
Les petits-enfants aussi sont très savants et très agiles avec les marqueurs de la modernité, les ordinateurs et les portables, les GPS et le Bluetooth. Alors ils nous expliquent, nous dépannent, ils aiment à nous transmettre leurs apprentissages. Notre savoir à nous, notre mémoire ne les intéresse pas, ils nous aiment mais ne nous écoutent pas. C’est le présent qui est vivant ou bien leur passé à eux.

Comment transmettre ? Un vieux couple dans ma famille. Elle souffre d’hypermnésie. Elle raconte avec une précision incroyable la guerre, ce jour précis où il y eut tel bombardement. Souvenir traumatique ? Mais non, tout est toujours là, au bord d’être dit dans un récit qui, finalement, s’organisa jusqu’à ce qu’elle en fasse deux livres pour sa famille et ses descendants, dans ce souci aigu de transmettre son histoire sur ses grandes aïeules, leur savoir, leur façon d’être et de penser le monde. Son récit une fois écrit, elle put s’alléger jusqu’à s’affaiblir et pouvoir enfin un peu oublier.
Lui ne dit rien, il l’écoute, rectifie certains passages, attentif au récit qui se construit. Mais quand on le questionne sur sa vie à lui, le silence est total, il recouvre de son épaisseur des deuils jusqu’à ce long séjour en Allemagne comme prisonnier.

Des récits précieux pour la mémoire familiale et collective

La transmission peut ainsi être une nécessité impérieuse ou bien être refusée absolument.
Elle peut être aussi plus aisée ou bloquée de façon inconsciente. Ma mère parlait facilement de sa vie et de ses valeurs et transmettait sa façon d’être qui imprègne encore ses petites-filles (chacune à leur façon), mais ne disait rien d’une mémoire intime, constituée en véritable secret de famille, son silence étant non pas un refus de transmettre mais issu d’un traumatisme.
C’est dans le fil de la catastrophe vécue de la maladie d’Alzheimer qu’en se leurrant sur la personne à qui elle le dit enfin (moi-même décollée de ma fonction de fille dans son psychisme déconstruit), elle évoqua le deuil impossible et majeur de la perte d’un enfant.

Pour difficiles qu’elles soient, ces transmissions, ces récits sont précieux pour la mémoire familiale mais aussi collective. Réjouissons-nous de ces revues de collectage, cette mémoire est partout autour de nous, elle peine non à se dire mais à se faire entendre. Que ma voisine était passionnante en racontant le centre-ville et ses boutiques alimentaires, l’arrivée des bateaux sur les quais de l’Odet et l’animation de la rue de la providence… Combien ces vieux marins immobiles sur leurs bancs devant les quais, les yeux vagues, ont-ils de récits à nous dire…
Là où en Bretagne, on risque de ne voir dans nos villages que des maisonnettes de pêcheurs transformées en maisons de luxe pour galeries d’art et magasins pour touristes, cette mémoire précieuse pourrait s’infiltrer dans les ruelles pour rendre aux sardinières et aux pêcheurs le son du bruit de leurs sabots, leurs cultures et les souvenirs de leur labeur et de leur détermination.
On pourrait souhaiter pour cela s’appuyer sur l’intelligence artificielle et ses formidables possibilités techniques mais cette accumulation de savoirs n’a rien à voir avec la transmission humaine, avec ses élans, ses ratages, ses dimensions inconscientes et culturelles. Cette transmission se joue dans la rencontre, elle implique une écoute, une intention et s’inscrit dans le champ du désir et de la subjectivité. C’est cela qui nous forme et nous transforme !

Tout le monde n’a pas la chance ni le talent de Vincent Munier pour relier le monde de son père et celui de son fils. Son beau film Le chant des forêts est celui d’une transmission réussie entre les générations. Son père marchant dans la neige dit à un moment à son petit-fils en difficulté « Mets tes pas dans les miens ! », et raconte ensuite à son fils Vincent sans ignorer la portée métaphorique de ses paroles : « Tu vois, après, c’est Simon qui m’a dit : “Papi, mets tes pas dans les miens”. »
Nous, nous avons plus d’efforts à faire, aller cueillir ces mémoires là où elles attendent d’être racontées, raconter nous-mêmes et témoigner, dire les liens entre les êtres, les liens d’attachement qui nous ont construits. Les boomers pourraient s’acquitter ainsi de leur prétendue dette vis-à-vis de la jeunesse.
Peut-être aussi qu’en sollicitant toutes ces mémoires qui ont « fait société » et en continuant à dire et à prendre la parole, y compris sur notre avenir, on pourrait limiter, retarder, empêcher la bascule vers le néant de l’oubli et de la dépendance ?

Qui sait ?

Annie Bléas