
L’opération « 5 150 mémoires » dans le département des Vosges (2009)
En matière de mémoire, on connaît les grandes collectes qui furent organisées par les Archives de France ces quinze dernières années, à commencer par celle autour des archives personnelles de la Première Guerre mondiale à l’occasion du centenaire, qui permit de partager photographies et journaux de poilus ou lettres de « l’arrière » qui jusqu’alors dormaient dans un carton au fond d’une cave ou dans un grenier. Avant les Jeux Olympiques, les archivistes lancèrent également sur tout le territoire une collecte sur le sport qui offrit le dépôt de nombreux documents, notamment associatifs, et une autre de ces opérations fut menée en 2024, pour les 80 ans de la Libération. Les personnes âgées étaient fortement mobilisées : ce sont elles qui dans nombre de cas étaient détentrices de ces précieuses traces du passé. Elles sortirent de leurs placards des documents précieux éclairant d’un jour nouveau ces moments d’histoire collective.
Une entreprise plus modeste – limitée à un département, celui des Vosges – avait précédé ces opérations de collecte, son grand intérêt étant que les vieux en étaient les sujets et les acteurs. En 2009, comme le rapporte l’une de ses initiatrice, Isabelle Chave, dans la Gazette des archives, trois services culturels (les archives départementales des Vosges, AD 88, la bibliothèque départementale des Vosges et le service de l’action culturelle) et deux services sociaux (le service des établissements sociaux et médico-sociaux et la direction vosgienne de l’autonomie et de la solidarité) se sont associés pour monter le projet « 5 150 mémoires », soit le nombre de résident·e·s dans la soixantaine de maison de retraite subventionnées dans le département. En 2011, selon l’Insee, 31% de la population était composés de retraité·e·s, et on estimait que juste avant cette opération, les plus de 80 ans s’élevaient à plus de 20 000 personnes, dont deux tiers de femmes.
Le projet, qui n’a malheureusement pas été développé dans d’autres départements depuis, s’inscrivait dans une volonté d’horizontaliser la mémoire. Ne pas se limiter aux archives produites par les institutions, ou même par les associations, mais directement mettre au centre de cette entreprise de mémoire les personnes résidentes dans les maisons de retraites. Très concrètement, il s’agissait d’ajuster un corpus documentaire, surtout iconographique, susceptible de faire écho à la vie passée des résident·e·s, tiré des fonds des archives départementales avec le contexte de chaque établissement et son histoire pour réaliser un recueil de souvenirs de résidents, sous forme de captation de témoignages oraux qui rejoindraient les AD 88. L’originalité de cette opération, qui fut aussi animée par des résidences artistiques, était de sortir des documents conservés aux archives pour susciter auprès des « ancien·ne·s » une mémoire parallèle, plus intime. Dans le corpus, les photographies jouèrent un rôle central s’agissant d’évoquer le passé – un livre fut publié avec ces matériaux.
Mais l’autre particularité du projet est de générer une mémoire des maisons de retraite et de ses pensionnaires. À partir des documents iconographiques relatifs à un siècle d’histoire sur des lieux de vie des personnes âgées, une parole inédite s’est fait entendre sur l’existence dans ces lieux collectifs. Ce qui s’annonçait au singulier s’est dit à la première personne du pluriel.
« 5 150 mémoires » a reçu un accueil enthousiaste auprès des principaux intéressés. Si on comprend bien sûr combien il peut s’inscrire dans une vision nostalgique – « c’était mieux avant » –, il a contribué à faire émerger un discours non pas seulement sur le passé, mais sur le présent : vieillir sur un territoire sans en être exclu. Souhaitons que ces entreprises de mémoire vieille soient développées.
Philippe Artières