Autisme, à la recherche d’un bouc émissaire

Détail de la chapelle Palatine à Palerme

« Le malheur ? Cela ne doit jamais être une excuse pour la haine et la rancœur », disait souvent Daniel Defert, fondateur de Aides, l’association la plus importante d’Europe de lutte contre le sida. Ces dernières semaines, on a assisté à un tir croisé de propos haineux malveillants, rancuniers, outranciers contre la psychanalyse. Avec, en prime, la manifestation d’une joie exubérante après la parution des nouvelles résolutions de la Haute Autorité de santé (HAS) sur la prise en charge des troubles du spectre de l’autisme, dans lesquelles les psychothérapies ne sont pas recommandés, menaçant même de les rendre illégales.

Sale climat pour les thérapies autour de la parole. Certes, être parent, frère ou sœur d’un enfant atteint d’un handicap mental peut constituer une douleur inguérissable, la culpabilité pouvant parfois même aggraver la situation. Il n’empêche, on est aujourd’hui autour de cette question de la prise en charge d’un enfant autiste dans une situation caricaturale où la recherche d’un ennemi est devenue un lot de consolation.

Ainsi, Florent Chapel – père d’un enfant autiste, comme il le souligne –, personnalité omni influente et omniprésente dans la rédaction des recommandations de la HAS, s’est-il délecté de la position de celle-ci au cours de nombreuses interviews. Il a pu assener que « la psychanalyse n’est pas une science », précisant : « On a arrêté l‘astrologie dans l’aérospatiale, pourquoi continuer à subventionner les psychanalystes dans nos hôpitaux ? » Les raisons ? « La psychanalyse, c’est une secte. Vous voulez faire des économies ? Arrêtez ces conneries. Je rêve de traîner un de ces pontes de la psychanalyse devant les tribunaux […] Dès que l’on aura un signalement du maintien de ces pratiques », menace même ce personnage au parcours compliqué qui, un temps, a été proche des antivaccins, écoutant avec sérieux les dérives du professeur Luc Montagnier. Et qui a fait alliance avec des membres de la Haute Autorité, dont certains lui ont remis la légion d’honneur. Les conflits d’intérêts n’étant jamais très loin dans son itinéraire.

Curieux retour de bâton

On l’a répété assez souvent, la psychanalyse est loin d’être exempte de tout reproche, voire de fautes graves. Hier dominant le monde intellectuel, certains de ses représentants ont fortement dérapé fortement sur l’autisme, culpabilisant les parents à outrance, à l’image d’un Bruno Bettelheim. Mais les temps ont, depuis, bien changé. Et le regard sur l’autisme – devenant troubles du spectre de l’autisme – n’est plus du tout le même, avec une nosographie où se mélangent des troubles variés aux causes multiples, génétiques, environnementales, infectieuses, peut-être aussi relationnelles éventuellement. La seule certitude étant la souffrance des uns et des autres, proches comme enfants.
Aujourd’hui, le retour de bâton contre la psychanalyse est tel qu’il en devient douteux. Comme une sorte de revanche, aux allures de vengeance où tout est bon à jeter. Au même moment que la sortie de ces recommandations, la fondation Vallée, un des plus importants établissements de pédopsychiatrie d’Île-de-France et plutôt ouvert en termes de thérapie (dont les psychothérapies), a été attaquée, dénonçant en son sein des pratiques d’isolement et d’attachement hors de contrôle (ce qui, si cela se confirme, est indéniablement problématique) ; l’Agence régionale de santé d’Île-de-France, étonnamment réactive sur ce sujet, décidant la suspension en urgence de l’activité des quatre unités de pédopsychiatrie en hospitalisation complète. 
Bizarrement, dans ce dossier, les syndicats de la Fondation Vallée ont affirmé qu’il n’y avait pas de contention et que les chambres d’isolement y sont fermées depuis octobre 2025. Bizarre…

Et attaque ad hominem

Toujours dans L’Express, on a ensuite assisté à une nouveauté avec une attaque ad hominem contre le professeur Bruno Falissard, pédopsychiatre, et directeur de la plus importante unité de recherche en épidémiologie. Le qualifiant de fervent partisan de la « psychanalyse » – une injure pour ces auteurs, ce qui est cocasse dans le journal fondé par Françoise Giroud. Dans l’article, il est ainsi écrit : « Une société savante que préside le professer Falissard devrait diffuser les connaissances scientifiques et faire évoluer les pratiques. Mais il n’y a rien de tel pour la pédopsychiatrie […] Bruno Falissard suit l’opinion des professionnels qu’il représente, mais il va bien au-delà, car il est lui-même un fervent défenseur de la psychanalyse. Il joue de son image de grand scientifique, qu’il est par ailleurs, et de son influence, réelle, pour conforter cette pratique. »
Mais voilà, petit grain de sable, Bruno Falissard n’est pas tout à fait n’importe qui : polytechicien, spécialiste en méthodologie, c’est une référence en matière d’essais cliniques : « Scientifique, Bruno Falissard l’est indéniablement », avoue L’Express, « avec plus de 500 publications dans des revues à comité de lecture à son actif. […]  Mais pourquoi un scientifique aussi reconnu continue-t-il de défendre une pratique non scientifique ? » « La psychanalyse permet aux soignants d’aller mieux, et s’ils vont mieux, les enfants iront mieux », aurait-il répondu dans L’Express, notant également « que les méthodes recommandées ne sont pas plus démontrées que la psychanalyse ». Bruno Falissard a un défaut ; il est ouvert, pragmatique. Soutenir les proches, l’enfant aussi, par des thérapies de la parole, ne semble pas une absurdité. Lui qui, au début de sa carrière, était un farouche partisan de la neurologie adopte aujourd’hui des positions mesurées, notant qu’en dépit des dizaines de milliards d’euros et de dollars dépensés dans les neurosciences depuis trente ans, les progrès thérapeutiques ne sont pas au rendez-vous.

Ce constat de bon sens devrait rendre prudent et tolérant. Eh bien non. Aujourd’hui, un seul courant domine, et c’est à fond pour les thérapies comportementales, tant pis si certaines de ces méthodes ne sont pas loin du « dressage militaire », mais puisque la HAS les recommande… « La France est le seul pays au monde où l’on enseigne la psychanalyse à l’hôpital public. En France, c’est la culpabilisation. On est face à des dogmes, face à une religion », répète encore ses adversaires.

Quoi qu’en pense la HAS, la suite n’a rien de réjouissant pour les enfants autistes. Comme s’il suffisait de se trouver un ennemi pour en guérir. Relire le philosophe René Girard : on sait fort bien comment se poursuit la vie d’une collectivité après le choix d’un bouc émissaire.

Éric Favereau