Le bien étrange retour en grâce du THS

Comme une fractale, l’incurie qui prévaut dans notre santé collective reproduit la face peu glorieuse de la gestion de l’État : le laxisme puis une série de mesures souvent inadaptées, prises en panique, avec le point commun de rogner un peu plus les principes d’égalité et de solidarité.

En France, on peut, par exemple, prescrire un anticorps monoclonal (ex : le bimékizumab) à 8 400 euros les 16 semaines pour une lésion dermatologique n’entrant pas dans les indications sans avoir essayé le traitement de première intention à moins de 10 euros. Luxe financé par l’augmentation des franchises, c’est-à-dire du reste à charge pour les soins essentiels.
Un manque de vision globale, de culture de santé publique en synergie avec un deuxième fléau : la mise à l’écart, la négation des données scientifiques, de l’évidence et du bon sens mis sur le même plan que l’opinion de tout un chacun, ou qu’un message de communicant. Terrain rêvé pour la lobbying-based medicine qui s’est tant développée ces dernières années et a infiltré nombre de sphères de décision.

Ce mépris pour les données existantes, cette mise à l’écart des savoirs se sont illustrés au plus haut sommet l’État quand le président Macron rendit visite et hommage, le 9 avril 2020, au sulfureux Didier Raoult à Marseille, alors que de sérieux doutes existaient déjà sur la crédibilité des études qu’il avait menées. Plus tard, le 23 février 2021, en pleine crise du Covid, Le Parisien rapporte que le Président, plutôt que d’écouter les experts, préférait lire lui-même « toute » la littérature scientifique sur le sujet. C’est peut-être ce qui l’amènera à se mettre en scène en train de réaliser les différents « gestes barrières » en insistant sur la désinfection des mains, alors que le rôle du manuportage dans la transmission du virus était, à l’époque, sérieusement remis en question (un risque estimé à cette époque par les CDC américains à moins d’une transmission pour 10 000 contacts). Les conséquences sont ici bénignes ; après tout, se désinfecter les mains prévient efficacement d’autres transmissions.

Hélas, cet « obscurantisme » interventionniste peut être plus inquiétant, comme dans l’affaire des « traitements » hormonaux de la ménopause (THM). Pour résumer, ceux-ci ont été massivement utilisés jusqu’au début des années 2000 quand plusieurs études (dont celles du programme Women Health Initiative, WHI) ont mis en évidence, chez les femmes traitées, une augmentation du risque de cancer du sein et de thrombose veineuse (risque venant d’être confirmé par une étude très fouillée publiée dans le British Medical Journal en août 2026). Cette douche froide a fait chuter les prescriptions, dans la majorité des pays, dont la France, à un niveau inférieur à 5% des femmes en âge de les utiliser.

Pendant vingt ans, rien de nouveau sur le plan des données scientifiques. Pourtant, à partir de 2022, une campagne de lobbying internationale extrêmement puissante et bien coordonnée, partie d’Europe du Nord, probablement à l’initiative de l’un des grands laboratoires pharmaceutiques du secteur, déferle sur les pays occidentaux. Le schéma est partout le même : une personnalité scientifique présente sur les réseaux et disposant de bons relais médiatiques (généralement une gynécologue) relaie l’argumentaire : « Ces craintes ne sont plus de mise ; cela a été largement démontré depuis ; elles provenaient d’une étude ancienne dont les résultats étaient biaisés comme les auteurs l’ont eux-mêmes reconnu. Aujourd’hui, le rapport bénéfice/risque du THM est extrêmement favorable… » Affirmations grossièrement fausses, factuellement et scientifiquement (les résultats des études de la WHI n’ayant jamais été remis en cause, scientifiquement du moins). Le tout, déguisé en croisade pour la santé des femmes. Cela n’empêchera pas la plupart des médias (dont Le Monde et Libération) de reprendre le package sans le moindre recul, ni, apparemment de coup d’œil aux données existantes. Le faux était pourtant d’emblée évident, les études menées étant devenues une étude.

Une fois de plus, le chef de l’État lui-même se fait expert du sujet. Lors d’une interview donnée au magazine Elle en mai 2024, il évoque la réhabilitation des THM prescrits selon lui à un pourcentage trop faible de femmes, contredisant en cela les positions de ses propres agences sanitaires.
Le lobbying a non seulement vaincu les données de la science mais également le principe de précaution, inscrit dans la Constitution depuis mars 2005.

Pour me redonner le moral, j’ai demandé à Chat GPT quel candidat ou quelle candidate avait mis dans son programme le retour d’un pilotage de la santé collective fondé sur le bon sens et les données de la science. À l’heure du bouclage, Chat moulinait encore.

Bernard Bégaud