Ginette Amado, et après ?

Manifestation pour le centre Amado

Un dernier éclat avant fermeture ? « Si l’on ne se battait pas, cela voudrait dire qu’il n’y a rien à faire », nous rétorque fortement Benjamin Gavrois, infirmier, syndicaliste à la CGT et combattant insatiable pour le maintien du centre d’accueil et de crise Amado.
Alors, lui et quelques autres se battent. Et ce mardi 6 janvier, en début d’après-midi, ils étaient ainsi une petite soixantaine à manifester, devant l’église St Sulpice à Paris, aux pieds du Sénat.

Ils étaient là pour que vive ce lieu. « Je ne comprends pas pourquoi on le ferme », a dit simplement une patiente. Une petite foule sous un beau ciel d’hiver, avec quelques élus, des soignants, quelques psychiatres retraités mais très peu en exercice. Tous présents pour défendre cet endroit unique, créé par une psychiatre magnifique Ginette Amado (dont on fête les 100 ans), ouvert jour et nuit, tous les jours de la semaine, depuis plus de trente ans, avec des espaces pour se reposer et parler, et être écouté. Un lieu simple et original pour que la crise s’estompe, avec aussi des lits (6), pour le temps un peu plus long. Bref, un bel endroit de soin et d’hospitalité. Et voilà que la direction du groupe hospitalier universitaire de Sainte-Anne veut le transformer en lieu « moderne », avec consultations spécialisées et diagnostics rapides, fermeture à 18 heures, etc.

Un combat ô combien légitime, mais devant cette petite foule, on sent qu’il n’est pas gagné et que l’avenir est incertain. Pour autant, ce qui se joue dans ce micro-conflit autour du centre d’accueil et de crise Amado est tout sauf anecdotique. Ce centre, n’est-il pas, en effet, le symbole d’une époque débutée dans les années 1950 où la psychothérapie institutionnelle allait installer un peu partout son modèle d’ouverture, de tolérance et d’accueil, cassant les murs de l’asile pour devenir hospitalière ? N’assiste-t-on pas, dans la fermeture programmée de ce centre, à la victoire de la nouvelle psychiatrie, nourrie par des années de neurosciences, de diagnostics précoces, de molécules supposées efficaces, la psychiatrie n’étant, au final, qu’une spécialité parmi d’autres de la médecine ? Cette mise à mort d’un lieu emblématique doit en tout cas nous faire réfléchir et sortir de nos caricatures.

Car cette disparition pose une kyrielle de questions que les uns comme les autres, aussi bien les partisans de la psychiatrie humaniste que les défenseurs de la psychiatrie biologique, ne veulent pas vraiment regarder en face. Car il faut bien se coltiner ce constat : pourquoi cet échec ? Pourquoi ferme-t-on une unité qui a marché remarquablement bien pendant trente ans ? Et donc, en écho, pourquoi ce type de lieu d’accueil n’a-t-il pas fait recette ? Pourquoi ce modèle s’est-il marginalisé ? Erreurs de transmission ? Y a-t-il eu des rendez-vous manqués ? Ou est-ce l’effet classique du temps qui passe et des modèles qui se succèdent ?

VIF va détailler les raisons et les causes de basculement, à travers une série d’articles reprenant l’histoire de ce centre. Avec la personnalité exceptionnelle de celle qui l’a fondé, la psychiatre Ginette Amado, des propos de malades et de soignants, nous tenterons de raconter pourquoi ce lieu a si bien fonctionné. Puis nous aborderons ses limites, pour arriver à ce que l’on vit aujourd’hui, à savoir une psychiatrie qui fonctionne par cases, qui souffre autant d’un manque de moyens que d’une absence de volonté collective, de leaderships peut-être aussi, de manques de passion, même s’il subsiste, çà et là, des résistances.

Éric Favereau