Pour l’empowerment des personnes âgées

À l’occasion d’une table ronde sur le thème « Comment favoriser le bien vieillir des personnes LGBT », organisée le 17 mars en présence de la ministre de l’Égalité entre les femmes et les hommes, Élisabeth Moreno, Francis Carrier a présenté GreyPride, son association, en expliquant son engagement.

« Madame la Ministre, mesdames, messieurs,

Merci de votre invitation.

« Je suis un ancien militant de la lutte contre le sida, bénévole aux Petits Frères des pauvres, membre du Centre d’éthique clinique de Cochin et des Petits Frères, et créateur de l’association GreyPride. Mais si je parle ce jour, ce n’est pas en tant qu’expert mais en tant que personne concernée par son propre vieillissement.

Il y a quelques années, en discutant avec des membres des Petits Frères des pauvres, j’ai demandé si, parmi les personnes accompagnées, il y avait des gays ou des lesbiennes… Devant les visages étonnés, j’ai compris que ce sujet n’avait jamais été évoqué. De la même façon, lorsque Anne-Claire Dolivet et Aurélia Bloch, réalisatrices de documentaires pour France 3, ont souhaité rencontrer des personnes LGBT en Ehpad, elles ont généralement eu comme réponse : “Nous n’avons pas ça…”

Invisibilité, silence et isolement

Pour la plupart des gens, parler d’orientation sexuelle, c’est parler de l’intimité des individus. C’est aussi la façon vécue par les anciennes générations LGBT qui, tout au long de leur vie, se sont cachées et ont donc choisi de se rendre invisibles pour pourvoir survivre et éviter toute discrimination. Cette invisibilité, choisie ou subie, a cependant des conséquences et tout particulièrement pour les personnes âgées. L’invisibilité nous condamne au silence et à l’isolement.

Pour les nouvelles générations qui, toute leur vie, ont lutté pour pouvoir vivre au grand jour leur orientation sexuelle et leur identité de genre, il n’est pas envisageable de retourner dans le placard. Retourner dans le placard, c’est devoir cacher ses souvenirs, s’inventer une vie qui n’est pas la sienne, c’est nier ses désirs et ses besoins affectifs…

Parler d’orientation sexuelle, et donc de sexualité, reste un tabou quand on parle des vieux. Pourtant, les situations vécues par les salariés de ce secteur ne manquent pas : Comment gérer des rencontres extraconjugales au sein d’une institution ? Comment faire face sereinement à la manifestation de désir d’une personne que l’on habille ? Comment faire une toilette intime d’une personne trans ? Comment accompagner une personne séropositive ? Comment gérer des situations de désinhibition sexuelle sans faire appel immédiatement à la contention ?

Le plus souvent, ce sont des moments de difficultés pour beaucoup d’intervenants, car la plupart des salariés de ce secteur n’ont pas reçu une seule heure de formation sur la sexualité et la diversité.

Lever les tabous et changer de regard

Notre première campagne de communication, @REVOLUTIONKAMASUTRA, avait pour but de donner des représentations différentes de la vieillesse en parlant de sexualité et en mettant en situation des couples de tous genres et de toute orientation sexuelle. Notre deuxième campagne, #POSTDEVIOC, présente des messages de vieux sur leur vie, leurs attentes et leurs interrogations. Ces deux campagnes ont pour but de lever des tabous et de changer de regard sur les vieux. Elles ont aussi pour but de nous questionner et de nous permettre de nous projeter sur cette période de notre vie.

L’accompagnement que j’ai fait auprès de personnes âgées à leur domicile ou en institution était l’occasion de me poser la question : est-ce que je souhaiterais vivre ma vieillesse dans ses conditions ? La plupart du temps, ma réponse était négative. Cela m’a aussi permis de comprendre que le respect de l’identité des personnes âgées, de leur altérité, leur histoire, leur sexualité, leurs besoins affectifs, sont des sujets qui ne concernent pas que la population LGBT.

Bien que l’accueil des personnes âgées ait beaucoup évolué ces dernières années, j’ai vu la difficulté de faire entendre et respecter les choix des vieux. La crise sanitaire que nous traversons a été un révélateur puissant de la façon dont nous les considérons : des objets de soins que nous souhaitons protéger, quitte à leur supprimer toute liberté. C’est une réalité, en vieillissant, nos droits diminuent, notre parole s’estompe, notre identité disparaît et en même temps s’estompe le désir de vivre. “J’attends, j’attends, toute la journée j’attends, mon projet c’est d’attendre.” Ce sont les paroles d’une femme dans un documentaire sur les Ehpad. Vieillir, est-ce une salle d’attente, bien chauffée, dans laquelle on nous donne à manger, où on nous soigne et où on nous occupe… comme des enfants en colonie de vacances ?

Rien pour les vieux sans les vieux

Si l’objectif de notre société est d’améliorer l’accompagnement des vieux et de répondre aux enjeux démographiques et financiers futurs, nous devons favoriser l’émergence de leur parole pour entendre ce qu’ils veulent. Rien ne devrait être décidé pour les vieux, sans les vieux. On ne peut déléguer au monde médical, aux politiques, aux acteurs de la filière gérontologique, le soin d’organiser l’accompagnement des vieux sans que les principaux intéressés ne soient partie prenante. Nous serons tous vieux un jour et nous devons réfléchir à la façon dont nous souhaiterons nous-mêmes être accompagnés.

Améliorer l’accompagnement de la vieillesse :

• C’est respecter l’identité, la diversité et ne pas réduire les individus à la catégorie de vieux, auxquels nous proposons une place standard dans laquelle ils doivent se caler.

• C’est lever les tabous sur la sexualité et les besoins affectifs, et permettre à chacun/chacune de pouvoir raconter sa vie, exposer ses souvenirs sans crainte d’être moqué ou discriminé.

• C’est écouter et respecter les choix de vie de chacun, en privilégiant la liberté au principe de précaution, et accepter la notion de risques dans les modes de vie de chacun. Vieillir n’est pas un concours de durée !

Comme dans la lutte contre le sida, GreyPride a pour ambition de faire émerger les attentes d’une communauté pour pouvoir révéler les carences actuelles et améliorer la situation de tous les vieux. Je ne pense pas que la solution soit de créer des lieux spécifiques pour l’accueil des minorités, mais plutôt de répondre à ces besoins d’une façon plus globale et de mettre de la couleur dans les différents lieux de vie. C’est donc une révolution culturelle que nous proposons, une approche qui n’est plus basée uniquement sur le médical, le compassionnel, le palliatif, l’occupationnel, mais qui remet au centre des décisions les vieux, l’écoute de leurs choix et le recueil de leur consentement. Au-delà du care et du cure, nous proposons l’empowerment des personnes âgées. Cela doit permettre à tous les acteurs de ce secteur de pouvoir être en cohérence avec leur désir d’accomplir leur métier dans les meilleures conditions et d’atteindre ainsi des objectifs d’une démarche bienveillante. Et me vient à l’esprit un des slogans de notre campagne #POSTDEVIOC : “Vieillir sans désir, c’est mourir à petit feu.” »