Études scientifiques : il ne suffit pas d’avoir raison…

Pour comprendre les enjeux, éclairer notre jugement, les enquêtes et études sont bien sûr indispensables. À l’heure où les vérités alternatives ont l’habitude de fleurir et sont mises en avant par les libertariens, il est essentiel de souligner la démarche scientifique dans l’analyse des problèmes à étudier. Les enquêtes et études sont indispensables, mais elles ne suffisent pas pour prendre une décision, car il y a ce « putain facteur humain » qui complique tout.

Exemple : dans le domaine médico-social, la proposition de « réduction des risques » est géniale. Géniale, car face à un problème dramatique, on ne prend pas une décision pour des raisons seulement scientifiques, mais en prenant en compte la réalité du terrain. On n’abandonne pas, mais on incite. On n’impose pas, on propose. La confiance est essentielle en matière de santé publique.
Face à cette approche de réduction des risques, certains continuent de proposer un discours prohibitionniste, dont la formule est simple et juste : puisque la drogue est mauvaise pour les individus et la société, interdisons-la. On connaît le succès bien relatif que les politiques prohibitionnistes ont connu par le passé, mais voilà, certains persistent, et tant pis si cela ne marche pas.
Qu’en déduire ? C’est en cela que l’apport des études scientifiques doit être observé, car si les décisions à prendre devaient l’être uniquement sur la base des études scientifiques, alors donnons tout de suite les rênes de la société à ChatGPT et consorts ! Nous serions… sûrs ainsi que les décisions prises seraient toutes motivées pour le bien commun et le résultat d’une pensée scientifique indubitable. Quitte à supprimer quelques individus récalcitrants.

L’empilement des règlementations

Un autre danger de notre époque est l’accumulation de lois, règlements et normes en tous genres, et cet entassement, reposant parfois sur des études souvent passionnantes, aboutit à un étouffement. On produit toujours plus de textes et de lois. Pris individuellement, chaque texte repose sur des études, des faits et va dans le sens de la protection de la société et des individus. Mais on n’a pas pris le temps de regarder le résultat d’un effet cumulatif : l’empilement des réglementations. Dans un autre secteur, on appelle cela le mille-feuille administratif…
Un exemple encore, ce sont les Ehpad, qui obéissent à une foule de réglementations dans leur construction, leur fonctionnement, toutes faites pour protéger les résidents. Avec pour résultat un lieu qui a toutes les caractéristiques d’un hôpital, dans lequel on n’a pas trop envie de vivre.

Un autre cas intéressant et plus récent concerne la loi de réduction de la vitesse à 80 km/h sur les routes départementales (voir l’entretien avec Claude Got). Les études le démontrent : la réduction de la vitesse a mécaniquement comme conséquence une réduction du nombre de morts. Mais ces 10 km/h enlevés à certains citoyens touchent un aspect symbolique qui n’avait pas été anticipé par le législateur. En plus, cette mesure va être vécue comme une démonstration de mépris d’urbains à l’égard de populations rurales. Ce mépris s’ajoutant au sentiment d’un contrôle de plus en plus présent concernant la voiture : radars, contrôles techniques, transition énergétique, accès sélectif aux centres-villes, majoration du prix de parking… Or la voiture, qui reste un objet vital au quotidien pour les déplacements, est aussi un objet de liberté pour beaucoup de personnes. On peut le regretter, s’en plaindre, mais mal gérer ce sentiment de « liberté » fait monter la colère d’une population, souvent en souffrance par ailleurs. Cette politique de répression actuelle produisant au final une population en marge : plus de 600 000 personnes roulent sans permis, et elles sont quatre fois plus responsables des accidents mortels que le reste des conducteurs. Ni la prison, ni les amendes n’apportent de solution.

Rechercher l’équilibre

Dernier exemple du risque des logiques purement sécuritaires : la réglementation européenne des aides et contrôles à la conduite. Ce sont tous ces systèmes qui surveillent la route, vous signalent que vous dépassez la vitesse autorisée, qui vous empêchent de franchir une ligne continue, qui surveillent votre état de vigilance… Tous les nouveaux véhicules doivent avoir ces équipements avec tout de même la possibilité pour le conducteur de les désactiver. Chez Dacia, on appelle « le bouton magique » celui qui permet de faire taire tous ces systèmes de contrôle. De fait, ce bouton magique est largement utilisé et plébiscité par les propriétaires de ces voitures. Et au final, je pense qu’il est plus acceptable pour la plupart des individus de monter dans une voiture robot dans laquelle on n’a plus aucune responsabilité de pilotage que de conduire un véhicule qui vous avertit en permanence des erreurs et des dangers potentiels.

En tout cas, la santé publique comme la sécurité routière se jauge aux résultats. Les politiques de réduction des risques devraient être un modèle : chercher le juste équilibre entre l’intérêt général guidé par les études scientifiques et ce qui est supportable au regard de la liberté individuelle. La prohibition, la pression répressive atteignent vite leurs limites et génèrent des techniques de contournement, de colère, de frustration qui trouvent un écho dans les partis politiques les plus extrémistes. Ces mêmes partis dont les premières actions seront de détricoter un État envahi par un trop-plein de directives, règlements et lois en tous genre en laissant la place… à la loi du plus fort.

Vivre ensemble, c’est la recherche d’un équilibre.

Francis Carrier